La télé-réalité est-elle immorale ?

En Angleterre, l ‘émission de téléréalité « Drugs Live : The Ecstasy Trial » diffusée sur Channel 4 montre des candidats consommant de l’ecstasy, une substance qualifiée de « drogue dure », en direct. Bien que l’émission se veuille être une simple expérience scientifique visant, selon la production, à sensibiliser la population aux risques de la consommation de drogue, sa diffusion nationale à heure de grande écoute fait scandale dans le pays concerné, certains téléspectateurs estimant que ce genre d’expérience prétendument scientifique n’aurait pas sa place à la télévision. Aux Pays-Bas, l’émission « Spuiten En Slikken » où des chroniqueurs testent des drogues (dont l’ecstasy) et des pratiques sexuelles est diffusée en troisième partie de soirée sur une chaîne publique depuis 2005, et ce sans que l’émission soit pour autant censurée.

L’exemple de ces deux émissions permet d’illustrer deux aspects important de la téléréalité : tout d’abord que celle-ci peut parfois entrer en conflit avec les mœurs de la société (du pays où celle-ci est diffusée) comme c’est le cas avec « Drugs live » et que les réactions des spectateurs au même type d’émission varient considérablement en fonction des pays, les mœurs de la société variant d’un pays à l’autre, et ce au sein même de la société occidentale à laquelle nous appartenons. La législation audiovisuelle néerlandaise est, par exemple, beaucoup plus laxiste qu’en Angleterre ou en France où une émission telle que « Spuiten en Slikken » aurait probablement été censurée par le Csa (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel). Aussi semble-t-il nécessaire de s’interroger sur les valeurs de la téléréalité : est-elle immorale ? Les valeurs véhiculées par la téléréalité vont-elles à l’encontre de valeurs sociales ou morales ?

                          

Les valeurs véhiculées par la téléréalité par rapport aux valeurs morales de la société occidentale

 

La morale désigne l’ensemble des règles d’action et des valeurs qui fonctionnent comme norme dans une société. On prendra ici pour cadre l’Occident et donc la société occidentale. Les pays y appartenant sont les principaux producteurs et surtout les fondateurs de la téléréalité moderne (certains pays d’Orient comme le Japon restent malgré tout des grands producteurs de ce type d’émission).

On entend par immoral ce qui est au contraire aux valeurs de la morale. Les valeurs de la société occidentale (à savoir les valeurs partagées par tous les pays d’Europe et d’Amérique du Nord) sont en grande partie issues de la religion chrétienne « tu ne tueras point », « tu ne voleras point », tu ne commettras pas d’adultère », « tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain » (tu ne mentiras point), « tu ne convoiteras pas les possessions de ton prochain ». On retrouve également la condamnation des sept péchés capitaux (Orgueil, Avarice, Envie, Colère, Luxure, Gourmandise et Paresse), plus ou moins forte selon les péchés et selon les sociétés appartenant à la société occidentale (chaque pays ayant sa propre société inspirée du modèle de la société occidentale). De manière générale, les normes dans lesquelles s’incarnent ces valeurs sont définies par des lois et varient donc en fonction des pays : la vente de drogue et les maisons closes sont par exemple tolérées aux Pays Bas tandis que celles-ci sont prohibées en France et dans plusieurs autres pays d’Europe.

Il est fréquent que les valeurs diffusées par la téléréalité aillent à l’encontre des valeurs morales : les émissions de téléréalité sont en effet fondées sur la mise en tension du lien social et la mise en danger des valeurs morales. L’émission Secret Story, par exemple, inculque la valeur du mensonge puisque le principe même de l’émission est de mentir aux candidats. : le mensonge est ici comme un moyen de parvenir à ses fins, vers la réussite (plus précisément de l’argent dans le cas présent). De plus, le fondement définissant une émission de téléréalité est l’élimination successive des candidats pour de l’argent, fondement entrant en conflit avec les valeurs de respect d’autrui. « L’Île de la tentation » où les « tentatrices » et les « tentateurs » sont prêts à tout pour séduire des candidats pourtant mariés diffuse comme valeur première la prostitution, valeur entrant pourtant en conflit avec les valeurs morales de la société française puisque la prostitution est, dans la majorité des cas, interdite en France. Aux Etats-Unis, l’émission « Millionnaires à tout prix » (diffusée dans la plupart des pays du globe), où des millionnaires doivent choisir leur future femme parmi plus de 40 candidates, met en avant le pouvoir de l’argent et surtout dégrade l’image de la femme, dont le seul moyen pour réussir dans la vie est ici vu comme le mariage avec un homme riche. Les valeurs diffusées par cette émission entrent donc en contradiction avec les valeurs d’égalité des sexes, pourtant prônées par le gouvernement américain. De manière générale, la télévision mondialisée, entraînant une compétition internationale pour la course à l’audience, fait régulièrement progresser le domaine de la transgression : « Spuiten En Slikken » n’en est pas le seul exemple puisque l’émission « Anatomy For Beginners » diffusée en Angleterre sur Channel 4, montre des scientifiques disséquer un corps humain en direct tout en faisant un cours d’anatomie, sous le couvert d’un programme se voulant éducatif.

Malgré toutes ces dérives, aucune émission de téléréalité en Europe ou en Amérique du Nord n’a pour l’instant été censurée par l’Etat ou par les organismes agrées, le seule limite posée aux émissions les plus violentes étant des avertissements tels que « réservé à un public averti » ou « émission déconseillée aux moins de … ans ». En effet, afin d’éviter l’interdiction de la diffusion de leur émissions, les compagnies les produisant font preuve d’autocensure, supprimant d’elles mêmes les passages jugés trop compromettants (les candidats ne sont par exemple plus filmés en train de fumer ou du moins leur cigarette est floutée, les images des candidats sous la douche sont censurées, etc…) . Pour certaines émissions telles que « Les Anges de la téléréalité », il est cependant possible de regarder la version non-censurée de ces émissions sur le site internet de la chaîne les diffusant, les émissions sur le net étant beaucoup plus difficiles à censurer par le CSA. La diffusion de certaines émissions est parfois simplement annulée par la chaîne les produisant comme ce fut le cas avec la série téléréalité « Trompe- moi si tu peux » qui aurait dû être diffusée sur M6 à partir du 8 juillet 2010 mais dont la diffusion fut finalement annulée en raison du suicide d’un candidat, celui-ci n’ayant pas supporté le fait que son compagnon le trompe au cours de l’émission. Afin de redorer l’image de la téléréalité et d’éviter la censure de ses émissions par le CSA, Virginie Calmels, la présidente d’Endemol France (Loft Story, La Ferme Célébrité, Secret Story…) crée une charte éthique de la téléréalité, refusant « les valeurs négatives comme le racisme, la drogue, l’alcool et toute forme de violence ». Si dans les faits, cette charte n’est bien évidemment pas respectée, les violences, tant verbales que physique, étant très fréquentes au sein des émissions produites par Endemol, celle-ci a au moins le mérite d’afficher, du moins en façade, une volonté d’autocensure de la téléréalité en France.

 

L’influence de la téléréalité sur les candidats

 

Le non-respect des valeurs morales n’est pas le seul grief attribué à la téléréalité. En effet, on reproche également à celle-ci d’avoir une importante influence sur les candidats, tant avant qu’après l’émission. Afin d’obtenir des candidats des comportements conformes au scénario prévu par la production, celle-ci va leur faire subir des conditions de vie particulières. Bien que les contrats des participants à ces émissions soient désormais des contrats de travail (il est donc interdit d’enfermer les candidats, de les faire travailler plus de 9 heures par jour, le harcèlement sexuel ou moral est interdit, il faut respecter les consignes de sécurité, etc…) ceux-ci sont malgré tout confrontés à des situations exceptionnelles, comme par exemple à un environnement limité dans l’espace et surtout à diverses tâches édictées par les organisateurs du jeu qu’ils doivent s’efforcer d’accomplir au mieux, sous peine d’être éliminés par le vote des téléspectateurs. A cette importante pression psychologique subie par les candidats s’ajoute une déformation de leur personnalité réelle par les producteurs de l’émission : afin de rendre leur programme plus attractif et plus aisément compréhensible par la majorité des téléspectateurs, ces derniers vont tenter d’associer à chacun des candidats des personnalités stéréotypées conformes au casting qu’ils auront préalablement écrit (un « extravagant », un « macho », une « hypocrite », etc…). Pour ce faire, ceux-ci vont, d’une part, tenter de choisir les candidats les plus conformes à ces stéréotypes ou, du moins, les plus naïfs, et vont d’autre part soigneusement choisir les images des candidats destinées à être diffusées dans l’émission. Ainsi, pour l’émission « Loft Story», les 13 participants étaient filmés en moyenne 22 heures par jour par 45 caméras, soit 59400 minutes d’images tournées chaque jour pour une demi-heure de diffusion chaque soir. Chaque diffusion quotidienne utilisait donc seulement 0,05% des images disponibles soit 0,004% par candidat, sans compter que de nombreuses scènes étaient répétées et les costumes et les sujets de conversation imposés. Dans ces conditions, il devient facile pour la production de fabriquer au montage une certaine image des candidats, conforme aux stéréotypes qui leur étaient préalablement assignés.

Cette modification artificielle de leur personnalité est souvent très difficile à supporter pour les candidats, en particulier pour ceux croyant pouvoir utiliser leur participation à l’émission comme tremplin vers la célébrité qui restent prisonniers des personnages que la télévision leur a fabriqué. En effet, les candidats ne sont préparés ni à une célébrité aussi soudaine, ni à un arrêt de cette même célébrité aussi soudain : la plupart d‘entre eux développent une certaine addiction à la célébrité et tombent donc en dépression lors de l’arrêt de l’émission, les chances de devenir célèbre sur une longue durée grâce à la téléréalité étant extrêmement minces. Dans certains cas, cette dépression peut mener jusqu’au suicide, le cas du candidat de « Trompe-moi si tu peux » n’en étant pas le seul exemple : d’après une enquête menée par Canal+ diffusée le 5 septembre 2012, les émissions de téléréalité seraient responsables de 18 suicides sur la planète depuis 1997.

 

L'expérience menée par Milgram au début des années 60 montre la soumission naturelle de l'Homme face à l'autorité. En transposant cette expérience sur le petit écran, "Le Jeu de La Mort" montre qu'il en va de même pour les candidats des émissions de téléréalité en obtenant des résultats encore plus probants puisque 81% d'entre eux ont mis à mort l'inconnu qu'ils devaient interroger. La production représente en effet une certaine forme d'autorité que les candidats vont naturellement suivre afin de rester en jeu, quitte à adopter des comportements spéciaux, voir dangereux qu'ils n'auraient jamais adoptés en temps normal ou si l'ordre ne leur en avait pas été donné.

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Une source de réflexion pour des œuvres littéraires et cinématographiques

 

Les multiples dérives de ce type d’émissions se disant représenter la réalité sont une perpétuelle source de réflexion pour les auteurs. Ainsi, de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques traitent de ce sujet où ont su anticiper l’arrivée de notre téléréalité moderne.

Parmis les œuvres d’anticipation antérieures à la création de la téléréalité, on distingue notamment le film « le Prix du Danger » réalisé en 1983 par Yves Boisset, adapté d’une nouvelle du même nom écrite par Robert Sheckley en 1958.Véritable satire des jeux télévisés, le film montre un jeu où le candidat doit survivre 4 heures durant en tentant d’échapper à cinq traqueurs ayant pour but de l’éliminer physiquement. Extrêmement pessimiste, le film met en avant le cynisme des organisateurs du jeu et la position sadique du spectateur qui s’habitue ainsi à la violence qui lui est offerte et en attend toujours plus. Il décrit plusieurs éléments aujourd’hui mis en application par les émissions de téléréalité, à savoir la sélection des candidats en fonction de leur profil physique et psychologique, la scénarisation de l’émission (les producteurs de l’émission aident le candidat en secret afin que celui-ci survive le plus longtemps possible) et la prédominance de l’intérêt commercial de l’émission (celle-ci est entrecoupée de nombreuses pages de publicité pour des sponsors). Sur le même thème, on retrouve le roman de Stephen King « The Running Man » paru en 1982 qui décrit le même type d’émission où le candidat doit survivre le plus longtemps possible à ses traqueurs.

Dans cet extrait qui constitue l'avant dernière scène du film, Yves Boisset met en avant l'hypocrisie et le cynisme des producteurs qui mentent éhontément au public tout en leur proposant des émissions de plus en plus violente. Il montre également comment la téléréalité peut impitoyablement détruire la vie des candidats, le candidat de l'émission sombrant dans la folie en entendant les mensonges de la présentatrice. L'élément le plus marquant reste la réaction du public en quête d'une violence toujours plus intense, qui acceuille avec de grandes ovations les propositions de la productrice.

En 1998, un an avant la sortie de la première émission de téléréalité, « Big Brother », paraît le film américain « The Truman Show » réalisé par Peter Weir. Celui-ci raconte la vie d’un homme, star de téléréalité à son insu : il est depuis sa naissance enfermé sur un plateau de tournage et sa vie quotidienne est suivie par des millions de téléspectateurs sans même que celui-ci s’en rende compte. Le film met ici en place un nouvel élément qui deviendra capital dans la téléréalité moderne, à savoir un environnement limité dans l’espace, ne laissant aux participants aucune échappatoire à la confrontation avec les autres candidats.

De nombreuses autres satires de la téléréalité sont parues depuis la sortie de « Big Brother » en 1999, comme par exemple le livre « Acide Sulfurique » d’Amélie Nothomb paru en 2005 qui s’intéresse au processus de déshumanisation des candidats comme du spectateur qu’engendrerait, selon elle, la téléréalité. Le film américain « Live ! » de Bill Gutentag décrit quant à lui la mise en place d’une émission de téléréalité où les candidats doivent jouer à la roulette russe et survivre, mettant ainsi en avant le pouvoir des producteurs qui arrivent à mettre légalement en place une telle émission en évitant toute forme de censure. Dans un autre registre, le documentaire « Le jeu de la mort » réalisé par France Télévision et diffusé en 2010 met en scène un faux jeu télévisé reproduisant l’expérience de Milgram : des candidats doivent tour à tour administrer des décharges électriques de plus en plus fortes à un individu qui est en fait un acteur feignant de subir ces décharges. 81% des candidats de l’émission sont allés jusqu’au bout en lui administrant une décharge électrique mortelle, alors même qu’ils étaient avertis qu’ils ne gagneraient pas d’argent en le faisant et que l’émission ne serait pas nécessairement diffusée (les participants n’ont pas fait cela pour la gloire donc). L’expérience a pour but de montrer le pouvoir instinctif d’obéissance des candidats de téléréalité, et ce même lorsqu’ils sont confrontés aux situations les plus exceptionnelles (ii l’assassinat d’un homme). Par extension, c’est donc une critique du pouvoir des producteurs des émissions de téléréalité sur les candidats de leur émissions, pouvoir qui pourrait mener à de graves dérives comme celle présentée par l’expérience.

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